Opération Sentinelle : réelle efficacité opérationnelle ou dépendance psychologique et politique ?

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Des soldats de l’opération Sentinelle en patrouille devant une école juive de Strasbourg dans les premiers temps de l’opération

    L’Opération Sentinelle a été mise en place à la suite des attaques contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher des 7 et 8 janvier 2015, pour faire face à la menace terroriste intérieure et afin de protéger les « points sensibles » sur le territoire national. Le dispositif est rapidement stabilisé à 7000 soldats déployés en permanence sur le territoire plus 3000 en réserve, prêts à être déployés en cas de besoin.

Dès février 2015, les autorités militaires demandent à ce que l’on passe de patrouilles statiques à des patrouilles en mouvement, à la fois plus efficaces sur le plan opérationnel et moins dangereuses pour le soldat. Selon Florent de Saint-Victor, animateur du blog Mars Attaque, cette demande a mis plusieurs mois à être prise en compte et partiellement mise en œuvre sur le terrain. Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a en effet indiqué, à la suite de l’attaque de Levallois-Perret, que le dispositif Sentinelle allait encore évoluer vers plus de gardes mobiles.

Cette opération est l’opération la plus coûteuse en hommes pour les Armées. En tout, près d’un militaire sur trois engagé dans une opération l’est sur l’opération Sentinelle (10 000/30 000 en comptant les 3 000 soldats en réserve de Sentinelle). Mais son coût humain n’est pas seulement numérique, cette mission affectant profondément le moral d’un nombre important de soldats. Beaucoup d’entre eux sont déployés dans le cadre de Sentinelle alors qu’ils reviennent à peine de théâtres d’opérations extérieurs, et ce parfois au détriment de leur formation. D’autres, réservistes ou jeunes soldats, sont dégoûtés de leurs expérience de l’armée à cause de déploiements prolongés en Sentinelle au détriment de ce pourquoi ils se sont engagés, c’est-à-dire s’entraîner et être déployés en OPEX et non dans des missions d’adjoints de sécurité. On peut craindre une augmentation des non-renouvellements des contrats des engagés, en partie par le poids supplémentaire que représente Sentinelle sur la vie du soldat (empiétement important sur l’entraînement mais aussi sur la vie familiale). Si elle a été assez limitée, la manifestation des femmes de militaires aux Invalides le 26 août dernier a été la preuve d’un malaise dans les familles de militaires face à la mauvaise prise en compte de l’institution du poids du métier du soldat sur les familles (problèmes liés au sur-déploiement des soldats mais aussi au système défaillant de paiement des soldes Louvois par exemple).

D’autre part, la mission Sentinelle représente un coût financier important – estimé entre 200 et 250 millions d’euros par an – alors que le budget des Armées est sous tension et que les moyens destinés aux équipements des soldats seront impactés par la non-attribution de 850 millions d’euros pour financer les surcoûts liés aux OPEX par des fonds intergouvernementaux, décision qui a mené à la « crise » du 14 juillet et ensuite à la démission du CEMA de Villers. Ce n’est cependant pas une amputation directe du budget voté par le Parlement en loi de finances mais c’est là un effet pervers induit par la non-sincérité du budget de la défense qui sous-finance les OPEX dans son budget dans le but de financer les surcoûts par la solidarité interministérielle (article 2 LPM). Ce qui revient à augmenter indirectement le budget de la Défense chaque année. Le coût annuel des OPEX sera d’environ 1,3 milliards d’euros en 2017, alors que le budget qui y a été affecté dans le budget 2017 est de 450M, on retrouve alors les 850M manquants (1300 – 450 = 850) qui seront financés par les fonds du ministère des Armées.

    Il faut bien voir que si, 20 ans après la création du dispositif Vigipirate, le déploiement de soldats sur le territoire peut avoir des effets sécuritaires dissuasifs sur certaines formes de délinquance, ces dispositifs ne remplissent pas réellement le contrat opérationnel pour lequel ils ont été créés. Il n’est en effet pas rare de croiser des militaires de l’opération Sentinelle déployés pour des missions auxquelles ils ne sont pas destinés.

Pour exemple, nous avons pu croiser récemment certains soldats Sentinelle, en garde fixe, au pied d’une mairie de province dont la place est connue pour l’importance de sa petite délinquance et de son trafic de stupéfiants, quand cela n’est pas pire (un meurtre au pied de la mairie il y a 3 mois pour la vente de cannabis « de mauvaise qualité »). En les observant, on voyait clairement les soldats se positionner près de groupes de personnes pouvant potentiellement avoir un profil suspect (ou ayant commis un acte suspect) dans le but de les empêcher soit de consommer soit de vendre des produits stupéfiants à la vue de tous. On est là clairement dans un dépassement assez intolérable de la mission de ces soldats qui ne sont pas là pour assumer des missions de maintien de l’ordre public dans des villes où la mairie et visiblement les polices – nationale et municipale – ne sont pas capables ou ne veulent pas le faire, y compris au pied-même de la mairie.

    La création et surtout la pérennisation de telles missions intérieures interrogent sur la réponse de court terme (transformée en réponse structurelle donc) apportée à un problème structurel lié au manque de moyens, tant financiers qu’humains, des forces de sécurité intérieure. En plus de ne pas pallier le sous-investissement dans ces forces, ces dispositifs entament d’autant plus les forces armées, elles aussi victimes de sous-investissement et d’usure.

Cette situation résulte alors d’un manque de courage politique double de la part de nos décideurs. D’une part, elle est le résultat de la baisse des moyens alloués à la Défense ces trente dernières années et du sous-investissement dans certains moyens alloués aux forces de police mais aussi à la Justice. On peut aussi s’interroger sur la prise en compte de l’analyse de la menace et de la prospective, forcément faite dans les États-majors, par le politique. D’autre part, cette situation est le résultat de la décision politique « facile » et populaire de déployer des soldats dans les rues à la suite d’attentats (ce qui peut être utile dans une période courte à la suite d’une crise) mais surtout d’en pérenniser leur présence. Celui ou celle qui mettrait fin à une telle opération serait sûrement pointé du doigt et désigné responsable (en partie du moins) au premier attentat qui se produirait sur le territoire. Sauf que jusqu’à présent, on ne peut porter au crédit de l’opération Sentinelle de résultats opérationnels concrets dans la lutte antiterroriste et ses défenseurs pointent un effet dissuasif pour les terroristes qu’il est impossible de vérifier. Dans les faits, les soldats de l’opération Sentinelle – ainsi que ceux de Vigipirate – n’ont mené aucun combat anti-terroriste autre qu’en auto-défense. C’est-à-dire que les seuls fois où ils ont eu à faire face à une attaque terroriste, c’est parce qu’ils en étaient les cibles. Là encore, les défenseurs du format actuel de Sentinelle y louent un effet paratonnerre des soldats déployés qui détourneraient les attaques terroristes des civils vers eux. Seulement, cet argument fait lui-aussi face à de nombreuses limites. En effet, les attaques visant les soldats de Sentinelle sont toujours des attaques de « faible intensité », c’est-à-dire n’entrainant la plupart du temps qu’un seul individu faiblement armé dont l’objectif est de viser une cible à forte valeur symbolique – un soldat français. Il est absolument évident que de telles attaques ne nécessitent aucun investissement important en armes (explosifs, armes à feu etc) ou de préparation et de concertation, et peuvent potentiellement se produire n’importe où sur le territoire et viser n’importe qui. C’est d’ailleurs exactement ce qui s’est produit lors de l’assassinat du Père Hamel en août 2016 – qui pour le coup représente une cible symbolique importante pour ses meurtriers. Ce genre d’attaque est donc parfaitement insensible à la présence de soldats dans les rues de France. Le seul moyen efficace pour lutter contre ce genre d’attaques reste la détection de la radicalisation et/ou de la préparation de cette attaque en amont, ce qui ne peut passer que par les moyens liés au renseignement. Alors, l’ensemble des moyens alloués à ces missions, estimé par le Colonel Michel Goya (auteur du blog La Voie de l’Épée), à un milliard d’euros pour les missions Vigipirate et Sentinelle cumulées, est autant un non-investissement dans des moyens pérennes de lutte contre le terrorisme. Ces moyens auraient autant pu servir pour équiper les forces de police et de gendarmerie et donc leur permettre de mener ce genre de missions qui relèvent de leurs fonctions, que d’être investi au profit du renseignement intérieur.

    Le Président de la République a promis en juillet de revoir à l’automne le format de l’Opération qui devrait alléger son poids sur les hommes. Il a indiqué qu’une « nouvelle doctrine d’intervention qui permettra de revenir en profondeur sur l’organisation de Sentinelle afin d’avoir une plus grande efficacité opérationnelle et de prendre en compte l’effectivité et l’évolution de la menace » sera proposée.

L’attaque de Levallois-Perret, qui visait une nouvelle fois uniquement les soldats de l’opération (le suspect attendait les soldats à la sortie de la caserne et des repérages des lieux ont été mis en évidence par les policiers de la PJ en charge de l’enquête) a ravivé le débat autour de la pertinence de l’opération dans son format actuel. Auditionné en juillet dernier, le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Jean-Pierre Bosser précisait déjà : « On n’échappera pas à la présence de quelque 3 000 hommes répartis sur des points clés de Paris comme la tour Eiffel, le Louvre… Ensuite, il faut 3 000 hommes en réserve pour monter en puissance en cas de coup dur, n’importe où en France. Enfin, je souhaiterais qu’une troisième fraction de 3 000 hommes soit consacrée à l’anticipation. »

    Cette transformation de l’opération Sentinelle aura donc lieu cet automne mais l’actualisation de la Loi de programmation militaire qui aura lieu en 2018 doit être l’occasion de mener une réflexion en profondeur sur le rôle de l’armée dans la sécurisation du territoire national et de l’ennemi qu’elle a vocation à combattre. Car si son rôle de protection du territoire face à un ennemi venant de l’extérieur est évident, celui de la lutte contre des ennemis venant de l’intérieur l’est moins. Il sera donc nécessaire de penser le rôle des forces de police et de l’armée dans la protection des populations et donc « de repenser en profondeur les équilibres du continuum sécurité-défense » (Elie Tenenbaum, chercheur à l’IFRI).

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