Bataille de Marawi: nouvelle étape dans le conflit à Mindanao, et opportunité de rénovation de l’anti-terrorisme philippin

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    Depuis le 23 Mai 2017, le gouvernement philippin mène une lutte intense contre la rébellion islamiste aux alentours et à l’intérieur de la ville de Marawi. Cette dernière a, selon les derniers chiffres communiqués le 28 Août dernier par le gouvernement, fait plus de 800 victimes, dont 603 rebelles ainsi que 130 soldats des forces gouvernementales (1). L’intensité de la situation est liée d’une part à la préparation des rebelles islamistes, issus de mouvements ancrés géographiquement mais également intégrés à la sphère djihadiste de Daech, et d’autre part au contexte politique philippin.

Il est toutefois préférable de rappeler le contexte dans lequel s’inscrit cette rébellion, ainsi que l’aspect historique de la relation entre les communautés musulmanes de Mindanao et le gouvernement. La rébellion trouve ses origines dans la massacre de Jebidah (dans lequel une dizaine et une soixantaine de soldats Moro en 1968 trouvèrent la mort). Les Moro, musulmans, forment la première communauté non-catholique du pays (5,1% de la population totale), et vivent principalement sur l’île de Mindanao, ainsi que sur les îles Basilan, Sulu, et Tawi-Tawi. Rejetant la politique d’assimilation culturelle du gouvernement depuis l’indépendance des Etats-Unis, le Front Moro Libération Nationale (FMLN) créé en 1972 par le professeur Nur Misuari, avec comme objectif l’indépendance de la République Bangsamaro (2). Au sein de ce mouvement, de nombreuses divergences apparaissent, et en 1978, une scission entraîne la création du Front Moro Islamique de Libération (FMIL). Ce dernier prône l’instauration d’un islam rigoriste, tout en maintenant le nationalisme Bangsamoro.

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Drapeau du FMNL, composé d’une étoile et d’un croissant dorés, situés au-dessus d’un kris, dague traditionnelle d’Asie du Sud-est.

Une autre scission importante sera effectuée sous l’impulsion d’al-Qaeda, qui est à l’origine avec Abdurajak Abubakar Janjalani du groupe Abu Sayyaf, qui s’éloigne du nationalisme Moro (qui vient d’obtenir en 1989 la création d’une région autonome dans le Mindanao musulman) mais rassemble de nombreux militants originaires des deux FMLN et FMIL autour du projet d’expansion de l’islam d’al-Qaeda à travers le monde. L’intégration d’Abu Sayyaf au sein de l’organisation dirigée par Oussama Bin Laden permet la mise en contact avec le réseau de ce dernier et d’entraîner de manière plus efficace les militants, qui deviendront des militants plus préparés que ceux du FMIL. Toutefois, l’objectif dans un premier temps d’Abu Sayyaf est de s’établir dans les Etats voisins, comme la Malaisie, ainsi que l’île de Bornéo, territoire stratégiquement important pour l’organisation, carrefour entre l’Indonésie, la Malaisie et Brunei. Cette implantation permet de multiplier les opérations, comme les prises d’otages à Sipadan en Malaise en 2000 (3). Malgré une offensive gouvernementale en 2010, le groupe devient une véritable hydre qui multiplie ses implantations géographiques.

En 2014, alors que l’Etat Islamique multiplie les succès en Syrie et en Irak, Abu Sayyaf prête allégeance à Abu Bakr al-Baghdadi (4), et change de doctrine pour se rapprocher de la structure mère, pour ainsi adopter comme but ultime l’établissement d’un Etat Islamique. Il s’agit alors de renforcer la force du groupe aux Philippines, et cela se traduit par de nombreuses prises d’otages durant les années 2014 et 2015, comme celle de deux allemands en Avril 2014, qui se solda par le paiement d’une rançon (5). La montée en puissance d’Abu Sayyaf se traduit également par l’arrêt de la lutte entre le FMLN ainsi que le FMIL et le gouvernement, pour rediriger leur lutte contre les Maute, groupe formé en 2012 et ayant prêté allégeance à Daech depuis 2013. Fortement implantés sur l’île de Mindanao, ils sont dirigés par les frères Maute, et à l’origine d’un attentat à la bombe perpétué en Septembre 2016, qui fait 15 morts plus de 70 blessés à Davao (6), et prépare avec la coopération active d’Abu Sayyaf et d’autres groupes djihadistes mineurs l’offensive de Mai 2017.

Cette offensive s’inscrit donc dans le contexte d’un « Etat Islamique » sur le point d’être défait, mais dont les branches extérieures semblent loin d’être défaites. Ainsi, Maute et Abu Sayyaf, comme Boko Haram, possèdent d’importants moyens matériels et humains pour mener des opérations d’envergures au début de l’année 2017. Ainsi, le 23 Mai, plusieurs infrastructures gouvernementales sont attaquées (7), comme l’hôpital Amai Pakpak, et le Camp Ranao, lieu de stationnement de la 103e Brigade de l’Armée de Terre philippine, est pris d’assaut par 500 militants. Plusieurs quartiers entiers de la ville de Marawi sont occupés par les forces islamistes, qui prennent position. La rapidité de l’attaque, ainsi que son envergure, montrent la volonté des groupes islamistes de changer de tactique pour faire évoluer leur combat vers une guérilla insurrectionnelle urbaine. La réponse du gouvernement sera alors essentielle, afin de limiter la durée des combats ainsi que l’impact sur la population de la contre-insurrection menée par l’armée.

Dans un premier temps, le président Rodriguo Duterte déclare par le biais de la Proclamation n°216 l’instauration de la Loi martiale et la suspension de l’Habeas Corpus dans l’île de Mindanao (8). Cette décision, qui a de nombreuses conséquences encore actuellement pour les populations de l’île en terme de liberté de circulation, d’expression, est également impactant pour l’économie locale, et donc plus généralement pour celle du pays. La solidité politique du pouvoir de Duterte était toutefois testée, avec l’attente de sa réaction, lui a pris depuis son arrivée à la présidence en 2016 de nombreuses décisions ayant fait polémiques notamment dans la lutte contre le trafic et la consommation de drogues.

Mais celle qui a la plus grande importance en ce début de conflit à Marawi est sa prise de distance des Etats-Unis d’Amérique (9). Après son élection, il avait effectué de nombreuses déclarations d’opposition aux américains, critiquant leur interventionnisme en Asie notamment. Il a ensuite pris le pari de se rapprocher de la Chine, et juste avant le début des combat avait rencontré Xi Jinping (10). Mais lors de ce début de combat contre les insurgés islamistes, la détérioration des relations philippino-américaines ne pouvait plus se poursuivre. Les faits sont clairs: les Etats-Unis sont la puissance qui peut permettre au gouvernement de remporter le plus rapidement cette bataille. Dès lors, la coopération avec les américains s’en trouve renouée, avec un soutien aux forces gouvernementales (11). Ainsi cette bataille marque un coup d’arrêt à la politique d’éloignement des Etats-Unis par Duterte, et montre l’importance de la coopération entre les deux pays, contrairement à celle qui débutait en 2016 avec la Chine, qui est loin de pouvoir soutenir une bataille comme celle de Marawi.

L’autre faiblesse politique réside dans le type de réponse à une rébellion. En effet, les Philippines disposent, pour juger des actes de terrorismes, du Human Security Act (R.A. 9372), adopté en 2007, qui avait pour but de définir la stratégie gouvernementale de contre-terrorisme. Problème: aucune définition claire de « terrorisme » n’y est inscrite, mais plus grave, le cas d’une rébellion armée organisée n’est pas abordé. Ainsi, le gouvernement manque d’une vision claire dans sa réponse à ce type de conflits, qui peuvent être résolu de manière assez « courte » comme à Zamboanga en 2013 (le FMLN s’était soulevé pendant trois semaines), ou être de très longue durée, comme à Marawi, avec des combats qui durent depuis maintenant plus de cent jours. Certes il ne reste plus qu’une simple poche de résistance tenue par quelques militants, mais elle prouve bien la difficulté de l’armée philippine à mettre en place un plan efficace de contre-insurrection (12). La mise en place de la Loi martiale par le président montrait également le manque d’alternatives dans la réponse militaire philippine, qui s’est ensuite embourbée dans une campagne de bombardements aériens qui n’auront eu que pour effet de rendre la progression des troupes au sol plus lente et dangereuse et de s’attirer le mécontentement des représentants de la foi musulmane (13).

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Selon les derniers rapports officiels, 130 soldats des forces gouvernementales philippines ont trouvé la mort dans les combats de Marawi et de ses environs.

Il est donc nécessaire, au vu de l’aspect historique de cette opposition dans l’ouest de l’île de Mindanao, qui renforce le risque de rébellion, ainsi que l’implantation géographique forte de plusieurs groupes internationaux extrêmement virulents comme les Maute, que le gouvernement philippin clarifie sa stratégie de contre-insurrection en l’intégrant à une politique de sécurité intérieure antiterroriste qui doit elle aussi être rénovée, car ayant montré ses faiblesse. Il est à noter que Rodriguo Duterte gagnera assez de poids politique avec cette Bataille pour se concentrer sur ce chantier essentiel, qui devrait être mis sur le devant de la scène au-lieu de la lutte contre le trafic de drogue, qui ne lui a uniquement attiré critiques et polémiques. Il replace également les Philippines dans une relation positive avec les Etats-Unis, tout en renforçant la coopération avec la Chine. Egalement important sera l’après-Marawi pour la communauté musulmane de Mindanao, qui a aujourd’hui peur des répercussions de ce conflit, autant en terme de politique, avec les questionnements sur l’avenir de la région autonome musulmane de Mindanao, que concernant la préservation de leur culture et de leur liberté.

(1) Chiffres de la Bataille de Marawi actualisés: http://www.businessmirror.com.ph/afp-report-on-marawi-death-toll-603-terrorists130-soldiers-45-civilians/ 

(2) Historique FMLN : https://fr.scribd.com/document/89147694/The-CenSEI-Report-Vol-2-No-13-April-2-8-2012#page=3

(3) Prises d’otages à Sipadan : https://www.theguardian.com/world/2000/apr/24/malaysia

(4) Abu Sayyaf prête allégeance à Daech: https://www.rappler.com/nation/65199-abu-sayyaf-leader-oath-isis

(5)Libération des otages : https://www.theguardian.com/world/2014/oct/17/islamist-militants-abu-sayyaf-philippines-german-hostage-ransom

(6) Attentat Davao : http://www.mindanews.com/top-stories/2016/09/13-dead-63-injured-in-davao-city-blast-duterte-declares-state-of-lawlessness-nationwide/

(7) Attaque à Marawi Mai-2017 : http://edition.cnn.com/2017/05/28/asia/isis-threat-southeast-asia/index.html

(8) Proclamation 216 : http://www.officialgazette.gov.ph/2017/05/23/proclamation-no-216-s-2017/

(9) Duterte en citations : http://www.bbc.com/news/world-asia-36251094

(10) Duterte-Xi : http://news.abs-cbn.com/news/05/15/17/duterte-tells-chinas-xi-lets-keep-communication-lines-open

(11) Troupes américaines à Marawi : http://www.bbc.com/news/world-asia-40231605

(12) Analyse du Human Security Act : http://thediplomat.com/2017/06/marawi-siege-testing-the-philippines-anti-terror-law/

(13) Opposition aux bombardements : http://newsinfo.inquirer.net/900814/muslim-clerics-urge-duterte-to-stop-aerial-bombing-in-marawi

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